La lune, dame blanche et lugubre, enveloppait le lac de sa lueur fantomatique. Les rayons se reflétant sur la surface liquide traversaient une épaisse brume avant de plonger dans l'eau, illuminant les abysses d'un halo féérique. Aucune autre lumière, à part celle d'une maison au bord du lac. Un orphelinat.
Les enfants, malgré l'heure tardive, jouaient encore dans les dortoirs, alors que Dame Elyne, la jeune et belle gérante les surveillaient, aidé par Mme Londri, une vieille dame ridée comme une pomme trop mure. Dame Elyne était plutôt confiante en l'avenir de son orphelinat. Le lendemain, d'ailleurs, le Duc des Grands Lacs viendrait en personne visiter la battisse.
Elle en était toute heureuse, mais son vrai bonheur était son unique enfant qui se reposait dans son berceau, malgré le bruit ambiant. Son fils, Adrian, qui affichait déjà la chevelure épaisse et rousse de son père, malgré son très jeune age. L'enfant était né il y avait à peine une semaine, mais sa mère se doutait déjà qu'il serait fort et grand comme son époux.
Le silence se fit soudain. La porte venait d'être sévèrement frappée, au point d'en faire trembler les murs. Les enfants effrayés, se réfugièrent dans les jambes de Dame Elyne. Qui était-ce à cette heure-ci ?
Bravement, la jeune noble s'approcha de la porte qui fut secoué par un nouveau coup à en faire tomber de la sciure de bois sur le sol. Elle colla son oreille à la serrure et entendit des bruits de pas faisant craquer le plancher retenu par les pilotis plantés dans l'eau du lac. L'inconnu qui avait frappé voulait apparemment s'éclipser...
Elle ouvrit la porte violemment pour se retrouver face à un vrai géant enveloppé dans un cape sombre. Elle était habitué aux hommes grands, son mari, le seigneur Theodris de Grent, étant de forte carrure. Mais là... Elle recula par prudence, puis vit une lame énorme briller le long de la cuisse de l'inconnu. Elle hurla de frayeur et l'étranger lâcha la lame qui atterrit dans un tintement cristallin. L'étranger fit volte face pour s'enfuir, mais trop tard. Les villageois se réveillaient déjà, sortant de leurs demeures en brandissant fourches, torches et gourdins, éveillés par le cri de Dame Elyne. Un des paysans repéra le rôdeur qui courait sur un des sentiers qui menait vers la forêt, ses grandes jambes le portant à la vitesse du vent. Un jeune chasseur le visa alors et décocha une flèche qui l'atteint à l'épaule. L'inconnu tituba avant de s'agripper à une branche et de s'adosser au tronc d'un énorme chêne pour retirer le trait. Du coin de l'½il, il voyait les villageois qui arrivaient vers lui et se décida à reprendre sa course et disparaitre dans les profondeurs de la forêt.
Sachant bien que la forêt était un endroit dangereux, la plupart des habitants n'insistèrent pas, mais ce ne fut pas le cas des rares chasseurs du lac. Ils s'aventurèrent immédiatement dans les bois, ne prêtant guère garde aux avertissements qu'on leur lançait. Dame Elyne, encore toute effrayée par son aventure, rentra les enfants à l'intérieur de l'orphelinat qui ne se firent pas priés. Au grand soulagement de tout le monde, un paysan leu apprit que tout les seigneurs des Grands Lacs étaient actuellement au Castel d'Enivda, à quelques heures de là et qu'on les avait prévenu.
Les Grands seigneurs vinrent effectivement, quelques heures après l'incident, galopant à travers la plaine pour rejoindre le petit village pêcheur, dans leurs tenues de cuir et de tissu écarlate attestant de leur rang. Le premier qui mis pied à terre était Endal des Grands Lacs, le Duc en personne. Grand et fin, l'homme devait avoir la quarantaine avec ses longs cheveux noirs légèrement bouclés, ses yeux sombres perçants et sa barbe qui couvrait son menton avec noblesse. En le voyant, on avait du mal à imaginer qu'il venait d'une famille misérable de petits paysans. Les autres seigneurs mirent pied à terre à leur tour et Elyne se jeta contre le torse massif de son époux, soulagé de l'avoir enfin près d'elle. Embarrassé par tant de familiarités, le grand seigneur fit un geste vers le Duc pour s'excuser, mais celui-ci pensait à bien autre chose. Endal sonda la foule avant de déclamer d'une voix forte :
-Cette nuit, amis, une chose inacceptable s'est produite. Un étranger s'est introduit sur nos terres, armé, et il a menacé la vie des enfants de notre orphelinat.
Des grands cris accueillirent ses paroles alors que certains paysans hurlaient de mettre à mort l'inconnu.
-Nos jeunes chasseurs sont déjà en route, mes amis, reprit Endal en couvrant de sa voix puissante le bruit de la foule. Restons calmes et sereins, il ne sera plus qu'un mauvais souvenir...
Elyne poussa soudain un hurlement de frayeur en montrant du doigt la forêt. Endal plissa les yeux. Des bêtes couraient dans l'herbe... Une minute, mais c'était...
-Aux armes !! Rugit-il. Des loups !!
La panique envahit la foule. Les femmes et les enfants se précipitèrent pour s'enfermer en bousculant tout le monde. Endal, plus brave, dégaina son épée et se rua sur les bêtes. Elyne tenta de le suivre, mais son mari l'en empêcha en la bloquant solidement contre son torse massif.
-Theodris, je t'en supplie, les enfants sont encore à l'orphelinat ! Sanglota t-elle en l'attrapant par le col.
Mais à son grand désespoir, le géant demeura inflexible.
Endal courait dans l'herbe. La meute de loup s'avançait près du lac pour rejoindre les maisons montées sur les pilotis, menaçant les petits pêcheurs et leur famille. Il avisa un grand loup gris qui trottait vers une petite fille qui aidait son père à démêler un filet dans la faible lueur du matin avant de s'élancer. La fillette n'eut même pas le temps de s'effrayer de voir la grande bête sur elle, que le Duc empoignait le pommeau de son arme à deux mains et abattait la lame sur le dos de l'animal qui s'écrasa lourdement sur le sol en glissant sur les graviers du bord du lac. Le seigneur ne prit même pas le temps d'attendre les remerciements, étant déjà partit vers l'orphelinat. Il sauta sur le plancher devant la petite battisse et pointa son arme vers un autre loup qui ne broncha pas, trottinant vers la porte avant de s'arrêter devant un panier. Endal haussa un sourcil. Qu'était-ce donc ? Il s'approcha à pas prudents, défiant le loup de la pointe de l'épée. Le panier était recouvert d'un drap blanc immaculé qui cachait ce qu'il y avait à l'intérieur. Endal s'agenouilla et une goutte de sang glissa de sa lame pour s'écraser sur le linge qui se mit soudain à s'agiter.
-Bon sang, dit-il en attrapant un pan du drap et en commençant à le soulever. Mais qu'es-ce que...
Il s'arrêtât immédiatement. Sous le drap, souriant et s'agitant en faisant des bulles, un tout petit bambin le scrutait de ses yeux d'un bleu incroyable, comme un ciel sans nuage, ses mèches blondes et épaisses lui tombant sur le nez. Le gamin était minuscule comparé à tout ce que le Duc avait vu jusque là et semblait incroyablement fragile.
Endal posa son arme sur le sol et prit le petit garçon dans ses bras. La bambin s'agita pour essayer d'attraper les mèches sombres du Duc qui se mit à rire de son entêtement. Le seigneur semblait avoir tout oublié, comme hypnotisé par le petit gamin blond à la peau pale qui se décida finalement à abandonner pour tourner la tête vers la forêt et agiter le bras vers les loups qui s'assirent sur leur arrière train. L'enfant ouvrit la bouche pour pousser un petit cri presque semblable à celui d'un louveteau et la meute se remit en course vers la forêt pour disparaitre dans les buissons.
Le Duc fixa l'enfant avec de grands yeux écarquillés, alors que celui-ci se mettait à gazouiller paisiblement. Le petit ne semblait pas étonné du prodige qu'il venait d'accomplir.
-Mais d'où viens-tu ? Lui sourit le grand seigneur.
Il serra l'enfant contre lui, puis fronça les sourcils. Il avait sentit un disque dur contre sa poitrine. Il écarta le petit de lui et vit un pendentif en bronze accroché à un lien de cuir autour de son cou. Endal prit le pendentif entre ses doigts et le scruta. Le disque de bronze possédait une gravure représentant un loup et un ours d'un grand réalisme. Il retourna le bijou pour voir au dos des mots incrustés dans le métal.
-Edward...
Le petit s'agita soudain, comme pour dire que c'était effectivement son prénom.
-Mon fils aimé... Acheva de lire Endal en relevant la tête.
L'enfant eu un imperceptible hochement de tête et le c½ur du seigneur, endurci et comme gelé par les combats violents qu'il avait du mener étant jeune, sembla se remettre à battre d'amour.
-Mon fils aimé... Répéta le Duc en souriant. Mon fils...
C'est comme si ses prières envers les dieux venaient de se réaliser. Il se rappelait encore du choc qu'il avait eu en apprenant être stérile et de son choix de demeurer loin des femmes, mais aussi des enfants. Son choix de ne pas adopter un bébé dont il aurait connu les parents, de peur de ressentir l'impression de ne pas être le vrai père. Et les dieux avaient placés sur son chemin cet enfant. Son enfant. Ce fils...
-Mon fils...
Il regarda à nouveau la forêt puis Edward qui continuait de gazouiller en souriant au Duc comme un bambin normal. Quel était donc cet étrange pouvoir qui lui avait permit de faire partir la meute ?
Dame Elyne arriva en courant, suivit des seigneurs des lacs, soulagée que les enfants soient saufs. Elle vérifia que son enfant était dans son berceau avant de le prendre dans ses bras pour l'allaiter. Endal remarqua alors que le petit Adrian avait environ le même age que son nouveau fils adoptif.
-Elyne ? Pourrais-tu nourrir ce garçon, s'il-te plait ?
La jeune dame obtempéra, prenant le bébé blond également dans ses bras. Edward ne broncha pas, observant plutôt avec curiosité Adrian qui tétait le sein de sa mère.
-Seigneur Endal, il n'y a pas eu de blessés ? S'enquit Rémi, comte du Lac Lisul.
-Aucun. Il n'y a qu'un cadavre de loup. Le petit bonhomme que voici nous a sauvé.
Il désigna Edward qui se mettait à téter lui aussi, alors qu'Adrian s'agitait en pleurnichant.
-Vous plaisantez ? Demanda Rémi en esquissant un sourire.
-Non.
-Par Gaïa, notre mère terre, cet enfant est un démon ! Il faut le bannir Endal !
-Je partage ce sentiment, leur apprit Theodores, le comte du lac Arkandia. Mais un démon, pour être mis hors d'état de nuire, doit être noyé...
Les seigneurs restèrent silencieux, mais leur expression était éloquente.
-Hors de question ! Rugit Endal en les menaçant de son épée. Cet enfant deviendra mon fils et je le surveillerai ! Si il commet un gros impair, comme un meurtre ou autre, j'admettrai, mais pour l'instant, il sera choyé et respecté, que cela vous plaise ou non, messires !